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Chronique : Quand le politique met en défaut les connaissances de Sadok Belaïd

La fête de l’Indépendance de la Tunisie est à coup sûr une circonstance de haute importance, donnant libre expression et riche fécondation aux valeurs et aux sentiments qui consolident les attaches des citoyens à leur pays et à la symbolique qui le distingue dans le concert des nations. Mais cette fête met à nu aussi plusieurs vices de certains de nos politiques et même de certains intellectuels et universitaires qui ne prennent pas garde à des emportements discursifs porteurs de multiples maladresses.

Il y a évidemment ceux qui ne veulent pas commémorer la date du 20 mars, faisant tout pour taire cette voix de la conscience patriotique qui chatouille les cœurs des Tunisiens et rafraîchit leur mémoire de valeurs à même d’inspirer leur avenir et d’y nourrir les fleurs de l’espoir. Il y a souvent dans leur attitude beaucoup de dépit, à la limite de la haine, à l’égard de certaines figures représentatives du mouvement pour la libération nationale ou de la dynamique d’édification de la Tunisie moderne. Ceux-là, on ne peut que dresser devant eux une opposition politique argumentée et rationalisée, et compter alors sur la démocratie pour réduire leur influence ou réorienter leur intelligence.

Il y a cependant ceux qui manifestent, de différentes façons, leur enthousiasme et leur fierté de fêter cette heureuse circonstance constituant un amer précieux et un repère lumineux sur le fil de notre histoire nationale. Sous l’effet de la passion de l’instant, ceux-ci s’emportent, surtout en contexte polémique, et finissent par perdre leurs arguments par manque de modération et de vérification des connaissances. Cela se comprendrait de la part du commun des gens ; cela devient regrettable venant d’un universitaire assez « coté » pour ne pas être à côté de la plaque !

En effet, invité de NessmaTV, le 20 mars 2017, M. le Doyen a donné une explication fantasmagorique des raisons et de la signification de la configuration de notre drapeau national, surtout « le disque blanc où figure un croissant rouge qui entoure une étoile à cinq branches » ! Pour lui, c’était une façon de consacrer la subordination de notre pays à l’empire ottoman ! L’animateur de l’émission, un jeune laborieux qui promet beaucoup dans sa profession et qui a pris le temps de consulter au moins Wikipedia, s’est contenté, par politesse ou par précaution, de préciser rapidement et sans insistance, que la création de notre drapeau, dans son état actuel, a été décidée par Hussein Bey (NDR. « en 1827 »).

Invité pour parler, entre autres, du drapeau tunisien et de l’indépendance, M. le Doyen aurait pu réviser sa leçon et découvrir alors que notre drapeau actuel date de 1831, alors que celui de la Turquie (alias l’Empire ottoman) date de 1844. Ainsi, notre drapeau est bel et bien un symbole d’indépendance et il aurait inspiré nos anciens parrains ottomans que cela n’étonnerait guère ! Quant au croissant et à l’étoile, ils seraient, pour les deux drapeaux, un héritage commun de la Dynastie hafside (1230 à 1574), qui fit de Tunis la capitale du pays, en 1235, après Kairouan et Mahdia. Le croissant et l’étoile étaient blancs déjà, mais sur un fond jaune et avec une orientation différente.

De grâce, Professeur Belaïd, sachez qu’en parlant dans les médias, et même en parlotant, votre statut scientifique vous impose une rigueur certaine. Et dans la situation ci-dessus évoquée, qu’est-ce que vous auriez été plus grand si vous aviez modalisé votre propos par une question de ce genre : « Désolé de n’avoir pas vérifié, mais je me demande si notre drapeau n’avait pas été créé pour consacrer notre aliénation à l’Empire ottoman ? »

Excusez, cher Professeur, l’audace de vous reprendre sur ce point de détail, qui n’affecte pas le fond de votre grandeur, mais ne pas le faire m’aurait donné le sentiment de manquer au devoir conversationnel qui est au centre de tout processus démocratique et de sa pédagogie.

Mansour M’henni