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Chronique : Pour que le remède ne soit pire que le mal

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Publié le 23/10/2012

                   

Voilà une allusion au sentiment en politique: « Cette passion dont dira Julien Benda qu’elle dresse des hommes contre d’autres hommes au nom d’un intérêt ou d’un orgueil.» Lorsqu’un politique s’en libère et en assume le sens et le regret, il en est ainsi de l’intérêt de la nation que d’y souscrire. Nous reviendrons ici sur ce courage ou ce revirement - c’est selon le cas- lors de l’interview du président Marzouki du 18 octobre 2012.

Fallait-il remédier à des affirmations antérieures, que d’aucuns ont jugées partiales et partielles, des propos de circonstance électorale en 2011, avec à la clé invective et pamphlet à l’adresse du pouvoir tunisien depuis l’indépendance; sans discernement aucun, ciblant politiques, administrations, comités scientifiques et intellectuels ? On en est bien loin aujourd’hui d’un épilogue intégral sur le délabrement d’une Tunisie en vestige et en ruine, selon lui, où tout serait à construire et à fonder ? Comme si 2011 pouvait coïncider miraculeusement avec l’avènement de la première république tunisienne !

Marzouki aura le courage de revenir sur ses dires pour faire l’éloge du passé, ne tarissant pas de compliments sur la cité, les citoyens, le talent, l’intelligence, l’ingéniosité des Tunisiens et les grandes ambitions qu’ils sont capables de mener. Publiquement, il salue les acquis de l’indépendance et fait signe au portrait de Bourguiba. Un hommage, certes, à une figure pionnière de l’indépendance tunisienne, sans doute mégalomane, égocentrique, hautaine et totalitaire. Elle a quand même permis à la Tunisie de disposer d’institutions référentielles, d’éducation généralisée, de qualifications multisectorielles, d’un Code du statut personnel et de moyens logistiques suffisants pour propulser une action stratégique nationale et régionale contre le sous-développement, l’arrière-garde, le tribalisme, l’illettrisme et l’ignorance.

Voulait-il présager aussi d’une démarcation préalable entre les signes de croissance, de progrès, de développement social et la consécration des principes de droit à la liberté, à la démocratie participative et à la bonne gouvernance ? Ce corollaire, ô que souhaitable, n’a pas été atteint en Tunisie et s’avère difficile à satisfaire, y compris dans les pays ancrés démocratiquement. Nul pouvoir libéral, social, populaire, communautaire, théocratique ne peut le réaliser immédiatement après des siècles de colonisation, de soumission et de subordination scientifique, culturelle et matérielle, le sens des priorités préjugeant et préfigurant. Serait-ce une façon de dire qu’au bout de 56 ans d’indépendance, même si la Tunisie a connu beaucoup de manquements, de contre-performances et de dépassements, elle a quand même fondé un Etat, réalisé une République et projeté un avenir ? Quoi que l’exercice du pouvoir ne soit jamais exempt d’imprudences, de soubresauts, d’erreurs et d’inflexions, l’honnêteté est de l’admettre et d’en témoigner sans chercher à l’occulter ou à l’exagérer.

Cependant, qui oserait remettre en question ces générations de femmes et d’hommes de courage et de volonté, qui durablement, ont bâti la Tunisie, instruit, informé, cultivé, soigné, nourri, arbitré, abrité, diverti, administré, géré et développé les compétences et les élites tunisiennes? Ces générations se sont sacrifiées pour la Tunisie, elles ont hissé son drapeau, assuré sa dignité, préservé son honneur et l’ont défendue contre toute invulnérabilité.

Marzouki aurait-il voulu rendre hommage à ces générations laborieuses de Tunisiens qui, avec et sans la politique, ont incarné les valeurs d’une Tunisie pérenne, au-dessus de tout et de tous. Encore faut-il que la mémoire humaine daigne retenir de l’histoire sa raison et sa résonance !

La crédibilité de tout honnête homme, citoyen ou politique, n’est-elle pas de recueillir le meilleur et de récuser le pire, quoi qu’en décident les slogans, les clans, les reniements, les dénigrements, les rancunes, les ressentiments, les haines et les désirs de revanche inconditionnelle et pulsionnelle ? Toute œuvre humaine étant, par ailleurs, la réincarnation d’un incertain inachevé ?

La grandeur d’un homme politique, ne se mesure-t-elle pas à sa faculté de transcender les déraisons partisanes, de privilégier le sens de l’Etat et de contrecarrer les intérêts d’un pouvoir de privilège, d’attroupement idéologique et manipulatoire.

Alors, ses aveux émaneraient-ils d’une conviction profonde ou d’un propos de circonstance d’avant les prochaines élections présidentielles de 2013 ?

Marzouki prend acte en tout cas. D’abord avec et sans son parti le CPR, cherchant à ratisser plus largement auprès des différents corps d’électeurs. Ensuite, avec et sans la Nahdha, l’autre revers d’une équation difficile dont il aura à compter et à recompter les alliés et les alliances pour ne pas rester tributaire d’un choix unique, celui qui lui a permis d’être qui il est, là où il est, par la volonté d’un homme, Cheikh Rached Ghanouchi, et le choix d’un parti la Nahdha. Il devra ainsi clarifier ses positions et choisir, sachant que choisir, c’est éliminer.

Nous autres devrions choisir et éliminer. Il nous revient d’être soit  « Ces intellectuels organiques » dont Gramsci décrivait la dépendance et la convoitise par le pouvoir en place. Soit « Ces Clercs » dont Benda rappelait la pure motivation par le vrai et le véritable, quitte à en subir la négation et la marginalité. Soit « Ces intellectuels spécifiques » auxquels fait référence Michel Foucault, ayant choisi de se désintéresser de la chose politique pour se consacrer exclusivement à « leur sujet scientifique. » 

De toutes ces formes d’approbation ou de rejet de la chose publique, la question reste posée ; à quoi et à qui devrait profiter tout cela? Pourvu que le remède ne soit pire que le mal !       

Mohamed ZINELABIDINE
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