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En photos, Lotfi Abdelli au feu de la passion

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Publié le 31/05/2013

Vous êtes né et avez grandi dans un quartier populaire de Tunis. Parlez-nous de votre enfance ?

Lotfi Abdelli : Mon enfance a été bercée par les senteurs de la médina et marquée par le rythme et la vie du quartier de Halfaouine, un lieu à nul autre pareil, plein d’humanité et d’humour. Et c’est avec le temps que j’ai saisi la richesse de sa culture qui se décline en une variété de couleurs et d’us et de coutumes. A Halfaouine, j’ai saisi ce qu’est l’importance de la proximité et du voisinage, j’ai appris que les murs ont une âme. Cette atmosphère a rythmé mon univers intérieur sans le savoir, sans le vouloir. C’est pour cela que je suis très nostalgique. Je suis fier de mon appartenance à ce quartier auquel je dédie tout mon travail. Dans la vie de tous les jours, je revendique aussi cette appartenance et cette culture notamment à travers mon comportement et mon style de vie.

Comment est née chez vous, l’idée de l’art et le penchant vers la culture ?

Mon père n’était pas artiste de profession, mais artiste dans l’âme. Il a consacré toute sa vie à sa passion pour les arts en étant constamment à l’écoute de tout ce qui se passe autour de lui et sensible à la culture qu’il consommait avec plaisir et dévotion. Quand j’ai grandi, j’ai découvert que le legs le plus précieux que j’ai hérité de mon père n’était autre que l’amour que je voue à la culture. Il m’a transmis cette passion sans discours, encore moins des conseils, mais à travers son style de vie marqué par l’action et la liberté. Et c’est par hasard que j’ai commencé à pratiquer la danse de la rue. Dans les années 80, j’ai commencé a pratiquer cette forme d’art et découvrant en moi, cette vocation infinie pour la culture avec un grand C.

Parlez-nous de cet épisode de votre vie comme danseur.

La plus belle aventure de ma vie et qui reste à la base de tout ce que je fais en matière de création est sans conteste la danse. Elle est le socle même de mon point de vue, la source de mes inspirations et le moteur de mes actes artistiques quelles que soient leurs expressions. J’ai découvert la danse professionnelle avec la coupe de Tunisie à l’âge de 16 ans. Cette consécration a changé toute ma vie. Elle m’a ouvert les champs du possible en m’offrant à voir toutes mes potentialités à l’épreuve de moi-même et du public.

Vous avez côtoyé dès votre tendre jeunesse de grandes figures de la danse à l’instar de Nawel Skandrani, Anne-Marie Sellami…Cela vous a-t’il marqué comment et pourquoi ?

Mon premier rapport avec la danse professionnelle fut à travers Samir Mahfoudh qui m’a introduit dans ce monde artistique de haut niveau. Plus tard, ce fut le tour
d’ Anne Marie Sellami avec le conservatoire national de danse qui était un passage obligé pour tous ceux qui voulaient devenir danseurs. Mais après, les choses ont très vite évolué avec la création du 1er Ballet national de danse dans le monde arabe avec à sa tête Nawel Skandrani . C’est là, que ma carrière internationale de danse a réellement débuté. Ma plus belle folie de danse a été avec le grand chorégraphe tunisien Imed Jemâa avec lequel j’ai côtoyé les plus grands noms de la danse internationale et interprété des œuvres qui répondent aux exigences de la danse professionnelle et aux standards internationaux dans ce domaine.
Vous avez entamé par la suite une carrière d’acteur. Par quelle alchimie cela s’est-il produit ?

La danse est un art total qui englobe une multitude d’expressions dont le théâtre. Etre danseur c’est être polyvalent et avoir le sens de l’interprétation. D’ailleurs pour être un grand danseur il faut être capable d’exprimer des émotions, faire passer des messages avec le corps comme unique texture. La danse contemporaine permet en effet de faire tout cela à la fois et c’est pour cela qu’elle est difficile mais combien même magique. Je viens donc d’une école où l’on s’exerce beaucoup et c’est pourquoi d’ailleurs je considère que le théâtre est plus facile que la danse. Ma carrière de danseur m’a beaucoup aidé à faire du théâtre et à y trouver une place confortable, car la scène ne m’était pas étrangère, encore moins l’expression dans tous ses états. Pour être un bon acteur il faut être aussi un bon danseur. Cet atout je l’avais déjà. C’était çà l’alchimie.

Parlez-nous de vos débuts dans le cinéma ?

Mon passage au cinéma a été par contre le fruit d’une simple mais belle histoire de hasard qui fait souvent très bien les choses. J’ai accompagné un jour un ami pour un casting. Le responsable m’a proposé alors de participer au casting en interprétant le rôle d’un flic interrogeant un malfrat. Sur mon initiative j’ai carrément tabassé le malfrat. Nidhal Chatta, réalisateur du film en question m’a convoqué suite à cela en me demandant de lui expliquer les raisons qui m’ont poussé à tabasser l’acteur qui campait le rôle du malfrat. Je lui ai dit : “ C’est de cette manière que les flics agissent pour faire parler les gens… ”. Ma réponse était tellement convaincante qu’il m’a engagé sur le champ en me confiant un rôle principal aux côtés de Fethi Haddaoui tout en me disant : “ avec des personnes comme toi, il faut gagner du temps ”. Depuis, les portes du monde du cinéma ont été grandes ouvertes devant moi.

Vous avez remporté en 2006 le prix de la meilleure interprétation masculine pour votre rôle dans Making of de Nouri Bouzid. Quel effet cela a-t-il eu sur votre carrière ?

Cette consécration a eu un grand impact sur ma carrière au niveau international. Nombreux ont été les réalisateurs qui m’ont contacté en me proposant des rôles. J’ai également obtenu une dizaine de prix d’interprétation notamment au festival du film de Tribeca (New York) des mains de Robert de Niro. Cela m’a beaucoup aidé dans ma carrière cinématographique. Je suis devenu le chouchou des festivals internationaux dont j’étais l’invité d’honneur. J'ai reçus beaucoup d’offres même des plus grands cinéastes du monde.

Paradoxalement, cela a eu des effets négatifs sur ma carrière en Tunisie. Je n’ai reçu aucune commande et aucun rôle ne m’a été proposé. Je ne sais pas d’ailleurs ce que je suis devenu pour les cinéastes tunisiens : probablement une grosse tête, un acteur très cher…? Pourtant je suis toujours le même, un Tunisien fasciné par l’image qui fait tout pour contribuer à la promotion de notre cinéma national.

Votre participation dans “ Making ” of a-t-elle changé votre vision du monde? Vous a-t-elle marqué ?

Absolument, parce que nous avons manipulé une matière inflammable, une bombe atomique : la religion. Pourtant, le film ne portait pas sur la religion mais plutôt, sur une catégorie de personnes utilisant la religion à des fins politiques. Si le film de Nouri Bouzid avait comme cible l’Islam, j’aurais refusé ce rôle. Je suis musulman et fier de l’être et je revendique mon identité de musulman moderne et ouvert sur les cultures du monde.

Je ne pense pas que ce rôle a changé ma vision du monde. Toutefois je tiens à souligner que ce film m’a permis d’évoluer, car Nouri Bouzid est un grand homme de la culture et un monstre du cinéma.

Vous avez effectué un passage à la télé et vous avez même gagné la sympathie du grand public notamment à travers le sitcom “ Chez Azaiez ”, “Choufli Hal ”…Parlez-nous de cette période.

C’est une période faste qui est loin de s’arrêter en si bon chemin. Chaque année, je fais mes apparitions à la télé entre sitcom et feuilletons. Le grand public m’a accepté et cela fait chaud au cœur. Je suis reconnaissant à la télé malgré tout.

Justement, vous avez déclaré un jour que Lotfi Abdelli ne fera plus jamais de la télé ? Pourquoi ?

J’ai déclaré un jour que Lotfi ne passera plus jamais sur la chaîne nationale de télévision. Car je considère qu’elle fait la promotion de la médiocrité. Elle est le porte- voix de toutes les mesquineries et de tout ce qui porte préjudice au peuple tunisien. Les choses ont évolué légèrement et je reprends espoir face à ce changement qui s’opère à travers des initiatives individuelles que je juge courageuses. Il faut leur donner un peu plus de temps.

Pour vous, faire de la télé est-il réducteur ?

Si, je le pense et je le réitère encore aujourd’hui. Pour être en phase avec ce qui se passe notamment dans les autres pays arabes et répondre aux attentes d’un public de plus en plus sévère, car au fait des mutations qui s’opèrent dans ce domaine, cette institution doit impérativement évoluer en matière de production des fictions. Malheureusement, on en n'est pas là, car la démarche ainsi que la manière de concevoir et de faire, sont encore archaïques. Pour moi, la télévision n’était qu’un passage obligé.

Votre one man show “ Made in Tunisia ” a fait le plein des lieux de spectacles depuis 2009. Parlez-nous de la naissance de cette aventure ?

Le parcours de l’artiste est toujours marqué par des moments d’effervescences et par des moments de répit, nécessaires à la réflexion. Mais au terme de cette gestation, l’artiste parvient à une maturation d’idées et d’émotions. Personnellement, je me suis senti traversé par un désir fort de raconter toutes les expériences professionnelles que j’ai eu la chance d’interpréter à ma façon. Car je considère que les cinéastes avec lesquels j’ai travaillé, n’ont pas exprimé mon point de vue sur la société, le quotidien tunisien, la vie dans les quartiers, les tabous, la religion, la politique, la sexualité…mais le leur, ce qui est légitime. Je pense aussi que toutes ces problématiques n’ont pas été traitées en profondeur. C’est pourquoi j’ai décidé de m’attaquer à ces questions dans le cadre d’un one man show stand-up, un style dont je suis l’initiateur en Tunisie. Je me suis dit qu’il fallait instaurer de nouvelles expériences et pratiques qui touchent le fond et la forme en matière de spectacle en offrant aux Tunisiens un produit culturel conforme aux standards internationaux, donnant ainsi la preuve au concret que les artistes tunisiens sont en train d’évoluer au rythme des changements. Sur ce plan, les voyages que j’effectue régulièrement à l’étranger me permettent de demeurer à la page et de garder une fraîcheur intellectuelle et artistique constante. J’ai décidé de concevoir personnellement mes spectacles et d’écrire moi-même mes textes et d’évoluer sur scène avec l’appui d’un metteur en scène.

Après “ Made in Tunisia ”, Lotfi Abdelli produit “ Made in Tunisia 100% hallel ”. Est-ce une prise de position politique ou bien une opération de marketing culturel et politique après la victoire d’Ennahdha?

Franchement, les deux à la fois. Avec tous les changements survenus en Tunisie, si l’on ne prend pas de position politique, je dirai tout simplement, pauvres de nous Tunisiens. Je fais du marketing, car j’ai besoin de vendre mon spectacle. Si je ne fais pas de buzz personne ne viendra me voir. Mais l’essentiel c’est de réussir dans la création et d’être bien reçu. La culture est aussi une industrie et l’art est un produit qui doit être de bonne qualité et non point vite périssable.

Lotfi Abdelli a pris l’audace de filmer une vidéo ordonnant à l’ex-président de dégager avant la révolution. Ce qui lui a valu une période de fuite et de clandestinité.

A l’époque, c’était mon devoir de citoyen tunisien. Je ne veux ni décoration, ni remerciement. Je suis profondément content des changements survenus en Tunisie. Des Tunisiens ont payé ce changement de leur vie, d’autres de leur sang. Mon acte est insignifiant par rapport à tout cela.

Quels sont vos meilleurs films ?

Mes meilleurs films sont ceux qui ont bercé mon enfance et ma prime jeunesse et que j’ai découverts à travers la chaîne italienne RAI. Les westerns Spaghettis, les films de Fellini, les films interprétés par Mastroianni, Sophia Loren, Ornella Mutti, ainsi que les vieux films égyptiens…Je ne regarde plus mes films dont je suis fier mais pas admiratif.

Quels sont vos meilleurs rôles en tant que comédien ?
Tous mes rôles sont bons. Les plus mauvais m’ont permis d’avancer. Mais j’estime que ce n’est pas à moi de les juger.

Comment est le quotidien de Lotfi Abdelli, l’homme ?

Mon quotidien n’a pas changé. Je rends visite quotidiennement à ma mère surtout que je suis fils unique, je suis présent pour mon épouse qui est à la fois mon amour et mon amie. Je garde les mêmes habitudes et les mêmes amis d’enfance. Je me balade toujours dans la médina de Tunis et je voyage beaucoup.

Quels sont vos rêves ?

Je n’ai pas de rêves car mes yeux sont toujours ouverts. Toutefois, je rêve comme un citoyen ordinaire qui cherche à donner du bonheur à sa mère et à toute sa famille.

Quelles sont vos désillusions ?

J’ai jamais réfléchi à ça et c’est probablement un défaut.

Quels sont vos projets ?

Mes projets sont ceux que le public va découvrir dans deux ou trois ans. Je n’en dirai pas plus, car Ben Ali est parti mais les voleurs sont toujours là.



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